Voici le texte du discours sur la mondialisation prononcé par Ségolène Royal au Megaron d'Athènes.
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
Chers camarades,
Je suis très heureuse d’être aujourd’hui à Athènes et je remercie vraiment très chaleureusement M. Christos Lambrakis pour son invitation au Mégaron, dans cet endroit extraordinaire, cette
réalisation culturelle hors du commun. J’ai d’ailleurs toujours pensé que la culture était au cœur des affaires de la Cité et donc qu’on ne pouvait pas faire de politique sans culture et
c’est la raison pour laquelle vous m’avez vue encore au Zénith récemment. Cela a beaucoup surpris. Mais je pense que prendre la parole politique au nom de la fraternité en donnant aussi la
parole aux artistes, c’est une façon neuve de faire de la politique.
Je remercie Jean Manos pour son accueil et ses propos aimables.
Et je salue le Président de l’Assemblée nationale, le président du PASOK. Cher Georges, Mesdames et Messieurs les Ministres, Monsieur l’ancien Premier ministre, Mesdames et Messieurs les
députés, chers amis.
Personne n’aurait imaginé, au moment où vous avez lancé le thème de cette conférence et votre invitation, à quel point
nous serions aujourd’hui rassemblés dans le cadre d’une brûlante actualité, la crise financière.
Je voudrais vous dire tout de suite que rien ne serait pire que de colmater dans l’urgence les désordres d’un système financier pervers et d’empêcher un nouvel ordre économique et humain de
surgir. Par conséquent, toute intervention des Etats, faite au nom des peuples qu’ils représentent, doit être justifiée et conditionnée par les intérêts de ces peuples et non par la
motivation des pouvoirs d’une caste irresponsable qui s’est enrichie aux dépens du plus grand nombre.
Et deux images tirées de l’actualité, deux images qui sont comme un symptôme du monde dans lequel nous vivons, nous
viennent à l’esprit.
En mai 2008, souvenez-vous, des images d’émeutes dans les rues de Dakar, de Ouagadougou, de Bombay, de Djakarta. Des magasins sont pris d’assaut. Le sang coule parfois. Ce que l’Occident
avait rejeté dans les tréfonds de sa mémoire collective refait surface : les grandes disettes sont de retour, des centaines de millions de gens meurent de faim. Et avec elles le déchaînement
de violence, les bateaux de la misère qui tentent désespérément de rallier les côtes européennes.
Et puis septembre 2008. Une image imprimée dans nos esprits, celle des salariés de Lehman Brother, la tête dans les mains. Des empires financiers s’effondrent comme des châteaux de cartes. La récession menace. Ceux qui se croyaient orgueilleusement à l’abri sentent le vent du boulet : la faillite généralisée guette, comme une réaction en chaîne désormais incontrôlable.
Deux images, deux réalités d’un même monde et d’une même cause : un libéralisme qui, sans règle et sans morale, nous met tous, Ã
l’échelle du monde, en danger. Et par conséquent, l'heure pour la gauche et pour les socialistes n'est plus aux diagnostics tièdes, ni aux appréciations timorées, mais à une lucidité radicale
et à la proposition d’un autre système.
En 1971, 18 milliards de dollars étaient échangés chaque jour. Aujourd’hui, ce sont près de 1 800 milliards de dollars qui circulent quotidiennement sur les marchés financiers. 1 800
milliards de dollars : presque neuf fois la dette de tous les pays africains.
Ces mouvements de capitaux ne correspondent que très rarement à des engagements de très court terme : il ne s’agit pas d’investissements dans les projets industriels, mais de placements
purement spéculatifs. L’argent circule, l’argent va vite, entraînant le monde dans une spirale vertigineuse, une course au profit immédiat.
Oui, la sphère financière s’est affranchie de l’économie réelle. Et je ne crois pas qu’il s’agisse seulement d’une perversion du système, il n’y a pas là seulement un dysfonctionnement accidentel et ponctuel.
La vérité c’est que le capitalisme libéral porte en lui la menace de sa propre destruction, comme une tare originelle : livrés à eux-mêmes, en effet, les pulsions du capitalisme deviennent
comme folles. Et puisque j’ai le plaisir d’être invitée à Athènes, vous me permettrez donc d’oser une comparaison entre ce capitalisme libéral et l’attelage ailé que décrit Platon dans un de
ses dialogues, Phèdre : « Sans la raison pour le brider, le maîtriser et le guider, ce capitalisme est entraîné dans la course folle de ce que les Grecs anciens appelaient l’hybris.
»
Parce qu’on nous disait la boucle était vertueuse, vous allez voir, la finance va servir l’économie réelle : ouvrez les marchés et le capital ira là où sont les bonnes idées, là où sont les bons projets, là où sont les bons investissements.
Et on nous disait aussi : un capital plus libre, c’est une économie plus forte, donc des sociétés plus prospères et donc
des citoyens plus heureux.
Et c’est l’inverse qui s’est produit : la finance ne sert qu’elle-même. Et une partie de l’économie n’est pas tournée vers le développement humain mais vers le profit pour le
profit.
Et donc je le redis ici très simplement et très clairement : le bon ordre des choses c’est la finance au service de l’économie et non pas la finance au service d’elle-même, puis l’économie au service du développement humain et du développement durable, c’est-à -dire du bien-être des hommes et des femmes et de la protection de
l’environnement. Non pas l’économie au service d’elle-même, c’est-à -dire du seul profit à court terme. Là se trouve le bon ordre des choses.
Je le répète, la finance au service de l’économie et l’économie au service du bien-être et du développement durable. Tout le reste, c’est du désordre. Et au fond la capitalisme financier
profite du désordre.
Alors ça a beaucoup surpris, merci à Jean Manos de l’avoir rappelé tout à l’heure lorsque, dans la campagne présidentielle, j’ai parlé d’ordre juste. La gauche avait délaissé ce vocabulaire, parce que c’est vrai que l’ordre est lié à de tellement mauvais souvenirs historiques et on en sait quelque chose aujourd’hui. Mais les temps ont changé et je pense que la droite bénéficie d’une certaine façon du désordre des choses. Le capitalisme financier, c’est le désordre des choses. Les violences sous toutes ses formes, c’est le désordre des choses et le rétablissement de la confiance, qui est la clé de la croissance économique et de la bonne marche des entreprises, c’est d’avoir la capacité de défendre et d’installer un ordre économique, social et écologique juste.
Et si je me suis pas engagée, il y a 25 ans en politique, à gauche, conseillère de François Mitterrand, membre du Parlement pendant vingt ans, trois fois ministre, présidente de Région, puis désignée par mon parti comme candidate à l’élection présidentielle, tout en mettant au monde quatre enfants, ça n’est pas pour dire : il n’y a rien à faire et désintéressons-nous des générations futures ». Non, je pense vraiment que nous avons la responsabilité d’inventer un autre monde possible, un ordre financier, économique, écologique juste. Et rien ne serait pire qu’un colmatage d’une crise qui conduirait en fait a la consolidation d’un système perverti.
Mais même aux Etats-Unis, vous avez vu, l’opinion publique a réagi. Ces petits propriétaires qui ont été chassés de chez eux et qui ont vu tout d’un coup George Bush trouver du jour au
lendemain 700 milliards de dollars, ceux-là même qui étaient introuvables pour régler les problèmes des émeutes de la faim ou pour aider les familles américaines à lutter contre le
surendettement. Du jour au lendemain, pour s’auto-consolider, le système financier trouve 700 milliards de dollars, c’est-à -dire trente fois l’aide publique au
développement…
Et l’opinion publique s’est révoltée et donc des parlementaires démocrates n’ont pas suivi et exigent des contreparties. Et c’est pourquoi, j’y reviendrai, une des conditions de ce nouvel
ordre, c’est aussi avoir la capacité de mettre de la démocratie dans la mondialisation. Il n’est pas trop tard parce que je pense aussi que dans le contexte actuel, il y a un autre danger,
c’est le danger de la peur. On fait peur aux gens, on leur dit une fois : il n’y pas de solution, il faut colmater les fuites, colmater les brèches et sauver le système financier tel qu’il
est, sinon tout va s’écrouler.
Donc, les gens ont peur et qu’est-ce qui se passe lorsque les gens ont peur ? Les réactionnaires ont toujours utilisé la peur des peuples. Les gens se replient sur eux-mêmes, les nationalismes se renforcent, la peur de l’autre s’exacerbe et c’est comme cela, ensuite, que naissent toutes les mauvaises réactions et la peur engendrant la peur, ça n’est pas comme cela qu’un système économique rétablit la confiance. Et c’est pourquoi je pense qu’il faut avoir le courage de continuer à dire : la mondialisation peut avoir aussi des côtés positifs, elle peut aussi porter un progrès de civilisation, à condition que la volonté politique ait la capacité d’orienter la mondialisation. Car si on tient un discours différent, si on dit la mondialisation, de toute façon c’est le démon, et bien vous allez avoir une montée des nationalismes et on ne peut pas, lorsque l’on est à gauche ou lorsque l’on est socialistes, renoncer à l’internationalisme, renoncer à équilibrer les pays riches et les pays pauvres, renoncer à la liberté de circulation. C’est cette volonté politique qui va décider ce que l’on sort de bon et ce que l’on sort de mauvais dans la mondialisation.
L’histoire de la gauche, ça a toujours été une lutte pour l’émancipation. Notre combat, c’est donner à chacun la possibilité de redevenir maître de lui même et de son destin. C’est de
toujours dire qu’une autre solution est possible.
Je crois que ces valeurs doivent être mises au service d’un nouveau projet de vie, adapté au monde tel qu’il est. Voilà ce que le monde attend avec impatience : une gauche qui soit capable de
bâtir de nouvelles sécurités collectives pour permettre aux initiatives individuelles de s’épanouir et aux Etats de vivre en paix et dignement. Le chemin sera long.
Mais en même temps, il y a urgence et le contexte de cette conférence, que nous tenons aujourd’hui à Athènes, ce contexte est celui de trois défaites concomitantes, de trois défis que nous devons relever : la défaite du système financier, je viens d’en parler, la défaite d’une certaine forme de mondialisation, et puis on parle beaucoup d’une défaite idéologique de la gauche. Pour organiser la réponse de la gauche à ces trois défaites, je vois trois principes qui peuvent servir à bâtir un monde à la fois plus juste et plus sûr : le besoin du politique, c’est-à -dire que l’action politique reprenne tous ses droits, le besoin de la règle, les règles et les devoirs et enfin l’impératif démocratique.
Il y eut le Mexique en 1994. Puis la Russie en 1997. Le Sud-ouest asiatique en 1998. Et puis le cataclysme des subprimes. Et à chaque fois le monde qui retient son souffle, laissant en suspens des questions lancinantes : « Comment en est-on arrivé là ? », « Où allons-nous » ? A chaque fois aussi, 1994, 1997, 1998 et l’année dernière lorsque la crise des subprimes a émergé, il ne s’est rien passé ou presque. Et à chaque fois, une nouvelle inertie coupable, et puis la crise s’estompe un peu, on colmate et tout retombe dans l’oubli en attendant la prochaine crise. Ces crises ont toujours eu des causes spécifiques, bien déterminées.
Crise de change liée à des déficits abyssaux dans le cas du Mexique et de l’Asie du Sud Est. Défaut d’un grand fonds spéculatif en Russie. Crise bancaire dans le cas des subprimes. Mais par delà ces cas particuliers, on voit toujours un point commun entre ces crises : celui d’un capitalisme financier ultra-mondialisé affranchi de toute règle. C’est un capitalisme qui a trouvé dans les nouvelles technologies de communication et l’internet le milieu qui lui manquait pour donner la pleine puissance de lui-même. D’où, un enchaînement implacable.
Qu’est-ce qu’on a vu l’année dernière, dans la crise, aux États-Unis ?
D’abord, la mise en échec de toutes les règes prudentielles bancaires, notamment celles mises en œuvre par le Comité de Bâle et la Banque des règlements internationaux.
Ainsi que le rappelait récemment l’économiste français Daniel Cohen, la règle du comité de Bale impose aux banques de détenir un dollar de capital environ pour 12 dollars de crédit. La
finance de marché a contourne cette règle et permis à ses acteurs d'accorder 32 dollars de crédit pour un dollar de capital !
Par le biais de la titrisation, les banques ont pu revendre leurs créances et prêter toujours plus, au mépris de toute prudence élémentaire, en refusant de voir que le taux d’endettement des
ménages américains atteignait des niveaux insoutenables.
Quant aux grands fonds spéculatifs, ils n’ont jamais été assujettis à la moindre règle et ce, d’autant moins qu’ils ont souvent leur siège dans des paradis fiscaux. Alors, c’est assez simple
et si je prends le temps de détailler techniquement ces questions, c’est parce que je revendique pour l’opinion publique le droit de comprendre ce qui se passe. Je pense que ces questions
fiscales, financières, économiques ne doivent plus rester aux mains des seuls experts.
Et si les responsables politiques sont capables de prendre des décisions, c’est qu’ils sont capables de comprendre les problèmes. Et puisque nous prenons des décisions, au nom de l’opinion
publique, nous avons la responsabilité de les expliquer, pour que les gens ne croient pas que ce sont des problèmes compliqués, que ce sont des problèmes extrêmement simples quand on les
regarde en face. C’est-à -dire que si les banques sont obligées désormais de respecter cette règle du Comité de Bâle, ils ne feront plus faillite, que si les fonds spéculatifs sont également
assujettis à cette règle, ils seront maîtrisés et que si l’on supprime les paradis fiscaux, le système financier international peut être contrôlé. Pour peu que l’on donne, au FMI - mais cela
dépend des Etats qui le composent, qui peuvent intervenir au nom des peuples qu’ils dirigent -, pour peu donc, que le FMI soit constitué en gendarme des banques et en gendarme des bourses.
Donc, quand on nous raconte que le problème est compliqué, moi je dis à l’opinion publique en France, et je suis heureuse de le dire ici à Athènes, que ça n’est pas la réalité des
choses.
Cette crise est également une preuve de l’échec de la régulation de la finance par elle-même. Il y avait des agences de notation, qui se mettent à parler aujourd’hui. On voit surgir des rapports hallucinants et qui décrivent que le système allait dans le mur. Les agences de notation n’ont pas fait le travail qui aurait du être le leur. Pourquoi ? Parce qu’elles sont payées par les banques qui sont censées être contrôlées par ces agences. Elles ont systématiquement sous-estimé les risques, continuant à noter « triple A » des institutions contaminées par des créances douteuses. Et puisque finalement ceux qui étaient chargés des notations comme ceux qui dirigent ces banques sont payées même s’il y a des découverts financiers ou même s’il y a des crises financières, avec des systèmes de rémunération des traders, qui sont dénoncés depuis au moins trois ou quatre ans.
Mais quel pays a pris l’initiative de réformer la façon dont les traders sont rémunérés et qui sont finalement à la source aussi de cette crise financière, c’est-à -dire « quand ça gagne, ils gagnent, et quand ça perd, ils gagnent aussi » ? Donc comment voulez-vous que dans un système où ce sont toujours les mêmes qui sont gagnant-gagnant, aux dépens des autres, aux dépens des petits épargnants, comment voulez-vous qu’après les responsables financiers ou les responsables politiques puissent tenir, même à l’égard de ceux qui sont à l’école ou à l’égard du petit délinquant, le principe selon lequel il faut des droits et des devoirs alors que les plus puissants de la planète, ceux qui s’en sont mis plein les poches n’ont que des droits et jamais de devoirs ?
Et bien, c’est à ce système-là qu’il faut mettre fin, pour que ceux qui sont censés diriger les institutions financières de la planète, donc chargés de financer l’économie, ce qui est quand
même l’essentiel pour l’avenir des hommes et des femmes qui partageront la même Terre, et bien que ceux-là aussi soient soumis à des droits et à des devoirs.
Enfin, cette crise montre l’agressivité du capitalisme financier à l’égard de l’économie réelle, c’est-à -dire à l’égard des entreprises tout simplement, des industriels, de ceux qui créent de
la valeur ajoutée, qui créent de l’emploi, qui s’engagent dans l’innovation et dans la recherche et qui ont tellement de mal à trouver des financements puisque c’est moins juteux que les
placements financiers, que d’accompagner une entreprise. On a vu des banques aussi provoquer le surendettement de millions de foyers dans le monde. On les voit maintenant fermer
irrationnellement le robinet du crédit aux petites et moyennes entreprises, plongeant nos économies dans la crise.
En France, le gouvernement vient d’annoncer une décision qui créé beaucoup de polémique : au lieu de demander aux banques aujourd’hui de faire leur travail à l’égard des entreprises, le
gouvernement de droite, vient d’annoncer qu’il allait ponctionner sur les livrets A pour financer l’économie. Les livrets A, c’est ce qui sert normalement à financer le logement social, un
logement social dont on manque cruellement en France, des millions de foyers, y compris à revenu moyen, sont très mal logés. La décision d’aujourd’hui qui, je l’espère, sera tenue en
échec par l’Assemblée nationale en France et contre laquelle les syndicats et les partis de gauche se sont très fermement opposés, ça n’est pas de demander aux banques de faire leur travail,
c’est d’aller prendre l’argent des petits épargnants, destinés au financement des logements sociaux, pour faire le travail pour lequel les banques sont payées. C’est dire à quel point les
partis socialistes européens doivent se rassembler. Je sais que George va prendre une initiative avec l’Internationale socialiste pour dire vraiment, dans chacun des pays, quelles sont les
règles à remettre, quels sont les droits et les devoirs à installer, comment remet-on chaque institution devant ses responsabilités pour qu’au bout du compte, ça ne soit pas toujours les
mêmes qui profitent du système mais que l’on remette bien en place l’organisation, que je précisais à l’instant, entre la finance, l’économie, l’emploi et la protection de
l’environnement.
Beaucoup pensaient par exemple que la libéralisation du commerce et des marchés financiers suffirait à créer les conditions d’une augmentation générale et équitablement répartie du niveau de
vie. Il n’en a rien été.
Je ne prendrai qu’un seul exemple, celui de l’abaissement des taxes douanières. Aujourd’hui, dans la plupart des pays en voie de développement, on constate que la libéralisation du commerce
n’a pas entraîné de hausse des échanges, contrairement à ce qui était annoncé. Pourquoi ? La raison en est simple : s’il n’y a pas de ports, ou s’il n’y a pas de routes pour amener les
produits aux ports, s’il n’y a pas d’équipements, il est tout simplement impossible d’exporter ou d’importer. Les barrières douanières ne sont rien en comparaison des barrières structurelles
qui maintiennent les pays en voie de développement à l’écart des bénéfices de la mondialisation.
Alors bien sûr, la mondialisation a plusieurs dimensions, politiques, culturelles, environnementales, économiques. Mais ce que l’on observe aujourd’hui, c’est que c’est seulement la
mondialisation financière et économique qui a prévalu et sans régulation.
C’est pourquoi, je pense, que cet échec de la mondialisation libérale, il est à la fois dans les têtes, dans les esprits. Il y a eu un récent sondage paru en France, mais je pense que le résultat aurait été le même dans l’ensemble des pays européens : 74 % des citoyens jugent la mondialisation « inquiétante » pour les salariés avec des délocalisations non maitrisées et puis d’autre part, dans les faits, au niveau mondial, les écarts se sont creusés. Les pays riches se sont enrichis et au sein des pays riches eux-mêmes, les classes moyennes se sont fragilisées. Voilà le résultat. C’est pourquoi notre réactivité doit être rapide.
Et puis, enfin, un des défis à relever, c’est remettre de la démocratie dans la mondialisation. Qu’est-ce que j’entends par déficit démocratique de la mondialisation ?
C’est l’absence de compréhension par les peuples de ce qui se passe, je l’ai évoqué tout à l’heure. Je pense que nous avons une responsabilité pédagogique pour que les gens n’aient pas peur et qu’ils comprennent l’ordre des choses. Et puis enfin, qu’ils s’expriment en citoyen libre, pour dire ce qu’ils veulent et ce qu’ils ne veulent pas.
Je voudrais donner quelques exemples des méfaits et des bienfaits d’une civilisation qui intégrerait la dimension démocratique des peuples, je voudrais prendre l’exemple de la propriété intellectuelle et de l’accès aux médicaments génériques.
Il est bien entendu normal de reconnaître et de garantir la propriété intellectuelle des chercheurs, des écrivains et des créateurs. Mais cette reconnaissance doit être équilibrée, c’est-à -dire qu’elle doit aussi prendre en compte les besoins des bénéficiaires des innovations. Or, trop souvent, des situations de monopole des droits de propriété intellectuelle ont été mises en place.
Le cas des médicaments génériques est frappant. Une propriété intellectuelle très stricte a été établie dans ce domaine lors des accords de l’Uruguay round de 1994. En conséquence, les prix
de ces médicaments ont beaucoup augmenté et beaucoup de pays pauvres n’ont pas pu acheter de médicaments contre le sida.
Le prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, rappelle que la valeur d’une année de médicaments contre le sida aux Etats-Unis est d’environ 10 000 dollars, alors que cela coûte, aux laboratoires, environ 300 dollars seulement pour les produire.
À cause du régime de propriété intellectuelle, il est devenu impossible et même interdit aux fabricants africains de les produire et de les vendre moins cher. 10 000 dollars pour des pays
dont beaucoup d’habitants vivent avec moins de 500 dollars par an : cette équation sans solution est un exemple tragique de l’échec d’une certaine mondialisation. Elle a placé les valeurs
économiques, en l’occurrence les profits des entreprises pharmaceutiques, au-dessus même des valeurs de la vie.
On voit par cet exemple la raison principale de l’échec de la mondialisation et la raison de son asymétrie : son déficit démocratique, le non-respect des peuples. Celui-ci s’observe ne
serait-ce que dans l’attribution des droits de vote dans les institutions internationales. En principe, une personne = un droit de vote. Mais au FMI et à la Banque mondiale, les droits de
vote sont proportionnels à la richesse du pays et donc les règles qui sont érigées par ces institutions ne correspondent pas à celles d’un ordre international juste. Ces règles, là aussi, il
faudrait les changer.
Soulignons aussi que les représentants des pays industrialisés ont tendance à défendre, non pas l’ensemble des citoyens de leurs pays, mais des groupes d’intérêts bien particuliers. Il faut rappeler que ceux qui, au FMI, prennent les décisions qui affectent le plus les politiques économiques des pays en voie de développement, sont les ministres des Finances et les gouverneurs des Banques centrales. Ceux-ci ne se soucient ni d’emploi, ni de croissance, ni de santé, ni d’école, ni d’écologie. Leur critère principal, c’est l’inflation, ce n’est pas quelque chose de négligeable de maîtriser la hausse des prix.
Mais est-ce que la question de la maîtrise des prix suffit à fonder un modèle de civilisation ? Non. Il faut savoir aussi que quand l’inflation augmente, la valeur des bons du trésor diminue. Ces organisations défendent ainsi plus les intérêts des détenteurs de ces bons que ceux de la société dans son ensemble, et cela aussi ça n’est jamais dit, parce qu’il y a des questions qui sont tabou.
Les décisions qui ont le plus affecté le cours de la mondialisation ces vingt dernières années n’ont ainsi presque jamais été le résultat d’un processus démocratique. Pourtant, chaque fois
qu’un débat démocratique a été instauré sur la question de l’économie mondialisée, les citoyens ont fait preuve d’une très haute conscience de l’intérêt général.
Pour le montrer, je voudrais brièvement exposer l’exemple de la sécurité sociale. Elle a été l’un des plus grands progrès pour beaucoup de pays. Ses coûts sont bien moindres que ceux de
n’importe quelle compagnie d’assurance privée. Partout où elle a été réalisée, ses bénéficiaires ont été responsabilisés, les questions sont vite résolues. Des entreprises en sont
bénéficiaires dès lors que leurs salariés ont un filet de sécurité, au regard de la santé et de la vieillesse.
Regardons le cas des Etats-Unis. L’administration Bush a voulu privatiser la sécurité sociale. Il y a eu un débat démocratique. Une vaste opposition à ce projet s’est alors manifestée. Les
citoyens américains ont compris que la privatisation augmenterait leur insécurité, qu’elle augmenterait le nombre de pauvres, qu’elle augmenterait les coûts de
fonctionnement.
Wall Street, qui était censée gérer ces fonds nouveaux, devait en bénéficier, mais les déficits des États-Unis auraient augmenté dans des proportions colossales, de l’ordre de plusieurs centaines de milliards de dollars. Eh bien, du fait de ce débat démocratique, la privatisation de la sécurité sociale n’a pas eu lieu.
Dans le même temps pourtant, en-dehors de tout processus démocratique, le FMI et le Trésor Américain ont exigé la privatisation de la sécurité sociale dans beaucoup de pays en voie de
développement et en Amérique latine, et en particulier, en Argentine. Car, on ne le sait pas suffisamment, la crise en Argentine est née de ce problème.
Et là aussi Joseph Stiglitz l’a excellemment décrit : la crise qu’a connue l’Argentine, en 2001, pour les principaux
représentants des institutions de Bretton Woods, cette crise, nous a-t-on dit, était due au déficit de l’État. Vous vous souvenez ? nous tous en tant que simples citoyens, on lisait les
journaux, on disait l’Argentine est en crise parce que l’Etat est mal géré. Cela n’est pas vrai. Moi, j’y suis allée en Argentine et j’ai rencontré les dirigeants de ce pays, ils étaient
encore sous le traumatisme de ce que l’opinion publique mondiale avait cru, de la mauvaise gestion de ce pays.
En fait, ce déficit n’était que de 3 %, c’est-à -dire inférieur à celui des États-Unis aujourd’hui. Mais presque tout ce déficit provenait de la privatisation de la sécurité sociale exigée par
le FMI.
Il est ainsi possible, aujourd’hui, d’affirmer que la crise dramatique qu’a traversée l’Argentine a été créée par des intérêts extérieurs à ce pays, et je suis convaincue, et les Argentins
aussi, que s’il y avait eu un débat démocratique, sur cette question, cette privatisation aurait été impossible.
Et d’autres exemples pourraient être pris, montrant que cette carence démocratique de la mondialisation produit des conséquences désastreuses. On pourrait en prendre dans le domaine écologique, en particulier.
Face aux conséquences de cette mondialisation libérale, nous devons nous, à gauche, être des alarmistes éclairés et rationnels, qui n’autorisent pas toute fuite en avant ou toute décision prise en dehors des opinions publiques, pour agir. Agir différemment, agir avec à l’esprit l’intérêt des citoyens et des peuples de cette planète.
Dans ces conditions, c’est bien la question de la défaite idéologique du capitalisme financier qui est posée.
On a entendu pendant ces quelques dernières années insister sur la prétendue défaite idéologique de la gauche, qui ne serait plus capable de comprendre le monde tel qu’il va. Et puis nous assistons, stupéfaits, à une sorte de revirement. En quelques semaines, des tenants de la non-intervention de l’Etat rappellent l’Etat à leur secours, des ultra-libéraux qui retournent leur veste. Et le gouvernement Bush trouve 700 milliards de dollars qui étaient introuvables, il y a quelques semaines, pour soulager ceux qui ont entraîné le système dans le mur. Mais leur fortune est faite et ils ne paieront pas les pots cassés.
Alors, faut-il intervenir et sauver les banques menacées de faillites ?
Cette question n’est pas posée à la légère. Nous faisons face en effet à un dilemme dont il faut mesurer toute la portée : soit nous renflouons les banques coupables d’un aveuglement sans
mesure et, comme je l’ai dit tout à l’heure, d’un contournement des règles, et c’est tout un système pervers que nous sauvons, soit nous refusons et c’est alors un risque pour toutes nos
économies.
Moi, je pense qu’il faut dépasser ce dilemme, proposer une solution non négociable : l’intervention publique doit être conditionnée à la preuve que les représentants de nos Parlements exigent
que cette aide publique soit conditionnée à une révolution en profondeur du système financier international.
Oui, nous devons mettre en place une action internationale coordonnée. L’Union européenne, qui est quand même assez inexistante il faut bien le dire, en ce moment, doit se doter d’une
véritable politique financière commune. Il nous faut la création d’un fonds d’intervention commun aux membres de la zone euro : car les sauvetages de Fortis ou de Dexia nous montrent qu’il
s’agit de banques intervenant sur plusieurs pays européen. Mais cette intervention doit être conditionnée : il faut revoir les règles prudentielles, limiter la possibilité de sortir les
créances des bilans des banques par le procédé de titrisation. Il faut assujettir les fonds spéculatifs. Il faut imposer aux banques un quota de prêts aux petites et moyennes entreprises. Il
faut réformer les tarifications bancaires qui font basculer les familles dans le surendettement.
Je ne sais pas comment c’est ici, en Grèce, mais en France le moindre petit découvert bancaire, en fin de mois, parce que c’est de plus en plus difficile de boucler les fins de mois, c’est 18
% de taux d’intérêts, insupportables, avec des prêts revolving, c’est-à -dire que c’est la banque elle-même qui prête aux familles de quoi couvrir le déficit sur lequel elle prend 18 % de taux
d’intérêt. On voit maintenant en France, quelque chose qui est né il y a quelques semaines, quelque chose d’absolument incroyable, auprès des caisses de supermarchés, les organismes de crédit
appartenant aux marques de ces supermarchés prêter aux gens qui n’arrivent pas à payer le contenu de leur caddie, à des taux d’intérêt défiant toute concurrence.
Autrement dit, alors qu’on est en pleine crise financière, les banques continuent à s’enrichir sur le dos des pauvres et sur le dos même des familles à revenu moyen qui ont un découvert bancaire en fin de mois. Moi, j’ai exigé que ce système de tarification bancaire soit réformé, c’est-à -dire qu’on prenne en considération, par exemple, ce qui se passe sur une année : en début de mois, on est en excédent bancaire, en fin de mois, quant on reçoit son salaire et puis en cours de mois, il peut y avoir des accidents de paiement mais au moins, on prend la moyenne, sur plusieurs mois. On ne frappe pas les gens sur les découverts bancaires et puis quand ils sont en excédents, ce sont des comptes qui ne sont pas rémunérés.
Là aussi, ces règles pourraient être imposées au niveau européen pour que la tarification bancaire respecte les citoyens et ne fasse pas toujours payer ceux qui n’ont pas les moyens de négocier avec les banques, la révision des taux d’intérêts qui leurs sont consentis.
La crise financière actuelle montre que depuis le début, ce sont les tenants de l’affirmation du rôle de la politique publique, du besoin de régulation, de droits et de devoirs, du principe de justice sans lesquels la confiance est rompue, qui avaient raison. Alors il est plus que temps que ces principes, qui ont toujours été ceux de la gauche s’appliquent : oui à l’intervention de l’Etat et à la puissance publique, parce que l’Etat, au nom des peuples, doit être capable de réguler. Contrairement à ceux qui nous disaient : pas d’intervention de l’Etat, le libéralisme trouvera lui-même ses règles d’organisation…
Trop longtemps, la mondialisation s’est réduite à sa dimension économique, reléguant les valeurs culturelles, intellectuelles, environnementales et sociales. Il faut réaffirmer le primat du politique sur l’économie, ça c’est le deuxième principe.
Et puis enfin, la mondialisation a besoin de démocratie participative. J’ai essayé de le démontrer devant vous, pour la retirer des griffes des seuls experts. Je crois que c’est à cette condition que le principe gagnant/gagnant pourra l’emporter, alors qu’aujourd’hui, c’est gagnant pour quelques-uns et perdant pour le plus grand nombre.
J’ajoute que ceux qui me taxeraient d’irréalisme auraient la mémoire courte. Il y a bientôt deux siècles, une histoire similaire se réalisait, peut-être moins violente, mais malgré tout,
c’était quand même assez violent le capitalisme industriel. Et puis il y a eu la formation des Etats-nations. Comme aujourd’hui, les coûts de transport et de communication baissaient, et
comme si cela en avait été la conséquence nécessaire, les Etats-nations se créaient.
Ils ont permis de réguler le fonctionnement de l’économie pour la mettre au service des citoyens. Souvenons-nous des débuts du capitalisme industriel : l’exploitation du prolétariat et les
dégâts sur l’environnement.
Aujourd’hui comme hier, là où il a fallu organiser, mettre des lois, il y a eu des luttes sociales, des gens qui ont perdu leurs vies pour faire en sorte que le travail des enfants soit
interdit, pour que le travail des femmes cesse d’être surexploité, pour que les dégâts sur l’environnement soient contrôlés et punis, il y a eu des luttes sociales, il y a eu les lois
sociales, il y a eu les combats politiques pour faire en sorte que dans ce capitalisme industriel, on cesse de noyer les hommes et les femmes. Les mêmes nous disaient que c’était impossible,
à l’époque. « Non, pas besoin de règles, le développement économique se régulera par lui-même. Ce qui est important c’est que le capitalisme industriel se développe et puis après on
distribuera un peu de social. »
Mais finalement, on a le même type de débat aujourd’hui. Ceux qui nous disent : « Mais non, le capitalisme va finir par se réguler, on va colmater les brèches et puis vous verrez tout
repartira comme avant. »
Alors moi, je crois qu’il ne faut pas attendre justement les émeutes, les violences, les gens qui vont se révolter, à la fois dans notre pays mais aussi dans les pays les plus pauvres et de
ce point de vue, c’est la fierté de la politique d’anticiper ce problème. Et d’agir avant d’attendre la prochaine crise.
Et c’est la responsabilité de l’Union européenne d’être à l’offensive pour proposer de nouvelles règles. Il y a trop d’inertie, trop de lenteur.
L’Internationale socialiste, je le disais tout à l’heure, le Parti socialiste européen, peut trouver là , nous y travaillions tout à l’heure avec George Papandreou, un rôle d’aiguillon pour
bousculer la lenteur de l’Europe.
Or, jamais le monde n’a eu autant besoin, ici, d’Europe et de ses valeurs de paix. Jamais. Car le principal danger aujourd’hui dans cette guerre économique – disons les mots comme ils sont -
qui se profile, c’est la montée des violences, du chacun pour soi, du désespoir, du rejet de la politique, du gouffre entre les puissants et les politiques seront assimilés à eux d’un côté,
et des peuples de l’autre.
Et au cœur de l’Europe, ici, particulièrement, en Grèce, on sait à quoi cela mène. A la montée des régimes totalitaires ici, d’intégrisme et de terrorisme ailleurs.
Et personne ne pourra dire que l’on ne savait pas, personne.
Bougeons-nous pour que nos enfants et les générations qui viennent ne puissent pas dire : « Mais comment ? Ils étaient là , ils n’ont rien vu venir ? ». Mais si, nous sommes là et nous voyons
venir.
Je le dis ici fermement, puisque nous voyons les choses venir, puisque nous savons comment faire, puisque nous avons des principes, puisque nous savons où sont nos valeurs, puisque nous
voulons l’émergence de ce monde meilleur, puisque nous savons que l’économie doit être mise au service de l’humain et non pas le contraire. Et que dans cet humain, il y a, à la fois,
l’épanouissement des hommes et des femmes, en particulier, celui des générations qui se lèvent et qui sont trop souvent frappées par le chômage dans des sociétés qui leurs sont fermées, qui
ne leur tendent pas suffisamment la main alors que tous ces jeunes sont plein d’énergie, de volonté de réussir. Ils ont besoin de comprendre qu’ils ont le droit de choisir leur vie, d’assumer
leur liberté, de fonder une famille à leur tour et de transmettre. Parce que c’est ça, la politique. C’est d’avoir la capacité de transmettre les valeurs auxquelles ont croit et la capacité
aussi de faire comprendre aux plus jeunes que l’effort scolaire a un sens et qu’au bout de l’effort scolaire, il y aura un métier. Et s’il y a un métier, il y aura un travail. Et s’il y a un
travail, ce travail sera bien rémunéré, parce que la valeur travail sera affirmée et que donc on aura la capacité de répartir les richesses autrement, en faisant en sorte que le travail
soit mieux rémunéré que le capital.
Puisque nous avons la chance d’avoir cette capacité de comprendre et cette capacité d’agir, nous avons impérativement le devoir de l’utiliser.
Je vous remercie de votre attention.