Chères amies, chers amis,
Dimanche 18
janvier
Première journée de déplacement à Washington. Bain de
foule à pied, au milieu de plusieurs centaines d'Américains venus, malgré le froid glacial, écouter le message de fraternité et d'unité délivré par Barack Obama.
L'émotion est palpable partout. On sent une effervescence. Une attente aussi. Comme le dit celui qui sera président dans quelques heures, nous vivons un «defining moment», un moment
historique. Un moment qui ouvre à nouveau l'espace des possibles.
Dimanche, sur le Mall de Washington, au pied du Lincoln Memorial, était organisé un concert-symbole, dont vous avez sans doute vu les images. Le nom de ce concert : «We
are one». L'événement est énorme, comme le disent les Américains et Barack Obama lui-même. Le Lincoln Memorial est porteur d'une mémoire vive, une mémoire d'espoir, une mémoire de
combat.
Symbole, parce que devant ce même mémorial, il y a 70 ans, Marian Anderson, grande chanteuse lyrique américaine noire, produisait avec l'appui de la première dame Eleanor
Roosevelt, un concert ancré encore aujourd’hui dans les mémoires. Quelques temps auparavant, l'association des filles de la révolution avait en effet dénié à Marian Anderson le droit de
chanter au Constitution Hall de Washington. Devant le Lincoln Memorial, c'était donc un concert de revanche qu’elle offre au public, un concert pour la justice, pour le droit, pour la
dignité.
Vingt ans plus tard, en 1963, c’est en ce même endroit que Martin Luther King prononçait un discours resté dans l'Histoire : « I have a dream ». Et là encore que,
avant-hier, le premier président noir des Etats-Unis, qui prêtera serment tout à l’heure, fredonnait les airs des plus grands chanteurs de sa nation.
Le Lincoln
Memorial est la pierre angulaire, le lien de mémoire de la démocratie américaine dans la capitale fédérale. En face, on voit le Capitole. Au Nord, la Maison Blanche.
Et au Sud, le Jefferson Memorial. Magnifique évocation dans l'espace de cette unité que Lincoln avait toujours recherchée et qui inspire, dans chacun des gestes, le nouveau président
américain.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Barack Obama a choisi, comme Lincoln l'avait fait en son temps, de se rendre à Washington pour son discours d'investiture en prenant le train à
Philadelphie, ville fondatrice de la démocratie américaine.
Ce que j'ai vu dimanche lors de ce concert, c'est une nation rassemblée, fraternelle, dépassant ses divisions pour prendre son destin en main. Les gens voulaient partager
leur émotion en toute simplicité et avec sobriété. Il y avait des familles américaines de toutes origines, de toutes conditions, des enfants, des personnes âgées, des Noirs, des Blancs,
des Latinos. Tous étaient là pour affirmer leur détermination à faire face aux défis de notre temps. Tous étaient là pour dire leur fierté. Tout simplement.
Lundi 19 janvier
En me rendant à Washington avec Pierre Yves Le Borgn, secrétaire de la Fédération des Français de l’étranger du PS, Christian Monjou, historien des
Etats-Unis, j’ai voulu être avec le peuple américain, au milieu du peuple américain. Pour ressentir et partager sa joie, pour témoigner aussi de notre espoir. Car nous avons
toujours été ensemble, Américains et Français, quand l’espoir d’un monde meilleur était possible.
La France a été le premier ami des Etats-Unis. J’ai été marquée hier par la visite du Mont Vernon,
lieu de résidence de Georges Washington, celui que La Fayette appelait le Père de la liberté. Au Mont Vernon, les clés de la Bastille offertes en gage d’amitié sont
toujours précieusement conservées. Symbole que ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous sépare.
Nous pouvons redevenir les partenaires que nous avons été : c’est encore ce que me disait lundi matin Craig Kennedy, le président du German
Marshall Fund, l’un des plus grand centre de réflexion américain sur les relations entre les Etats-Unis et l’Europe. L’Amérique de
Barack Obama ne réussira pas sans l’Europe ; et nous avons besoin des Etats-Unis pour affronter la crise économique.
J’aurai l’occasion d’en parler mercredi avec James Oberstar, représentant du Minnesota, président de la Commission des transports de la Chambre des représentants, qui a
travaillé très étroitement avec l’équipe économique d’Obama sur le volet industriel du Plan de relance. C’est également un point que j’aborderai lors de mes contact à la FED, la Banque centrale
américaine.
Pendant sa campagne électorale, pendant la période de transition, Barack Obama a incarné le meilleur de l’Amérique. Il a incarné cette Amérique qui vit encore l’idéal des
Pères fondateurs, l’Amérique qui se rassemble autour des principes posés il y a maintenant plus de deux cent trente ans dans la Déclaration d’indépendance. Cette élection est le
signe d’une ouverture de l’Amérique. Ouverture à elle-même. Ouverture au monde. Elle lève l’espoir d’une résolution commun des grands enjeux de la planète.
En ces jours mémorables, nous espérons que Barack Obama aura la lucidité et la clairvoyance de comprendre que le monde aujourd’hui est multipolaire et qu’il ne peut en être autrement. Il
a la chance de remettre l’Amérique au coeur du monde, non pas en agissant seul, mais en choisissant la voie de la coopération.
Nous devons devenir de vrais partenaires.
Amicalement,

Ségolène Royal
|