Vendredi dernier, le quotidien "La Croix" consacrait, sous la plume de Mathieu
Castagnet, une double-page à l'itinéraire politique de Vincent Peillon. En voici la retranscription.
Professeur de philosophie, il aborde presque par hasard les rives de la politique. Entre la plume et l’action, le porte-parole de Ségolène Royal pendant la présidentielle est aussi à l’aise
pour parler philosophie que pour disséquer les courants du Parti socialiste
Voilà un homme paradoxal. Capable de produire des livres érudits sur l’histoire des idées philosophiques et tout aussi à l’aise dans la mêlée des courants du Parti socialiste.
Vincent Peillon peut, dans une même conversation, disserter sur les acquis de la Révolution française et disséquer les coups bas de ses camarades. S’enthousiasmer sur la réédition d’un
livre rare et s’appesantir sur les équilibres internes d’une obscure section des Bouches-du-Rhône. Citer les auteurs classiques et multiplier les petites phrases assassines.
Docteur Vincent et Mister Peillon, un intellectuel et un homme d’appareil. Deux facettes qui ont souvent dérouté les socialistes et ceux qui les observent.
L'amour de la sagesse

Pour comprendre la complexité de Vincent Peillon, il faut revenir à la philosophie, là où plongent les racines de sa formation intellectuelle. Son goût pour les idées, raconte-t-il, vient
d’une tradition familiale et de rencontres marquantes.
Côté famille, il affiche un père « banquier et communiste » et une mère chercheuse. Il souligne aussi combien il fut marqué par sa grand-mère maternelle, « juive et républicaine, avec la
passion de la France ». « Elle m’a offert pour mes 12 ans des livres de Bergson et les Principes de médecine expérimentale de Claude Bernard. Vous voyez le genre… »
Côté rencontre, deux personnages vont lui ouvrir les portes de la philosophie. Le premier est le père d’un de ses amis de classe. « Aimé Patri est un type qui m’a fasciné dès le début.
C’était un philosophe caricatural, petit, avec une canne, trônant au milieu d’une immense bibliothèque. »
L’autre personnage sera un ami de la famille, Jean-Pierre Vernant, historien, spécialiste de la Grèce antique. « Un grand résistant, un grand militant, très engagé dans la vie de la cité. »
Inspiré par ces deux modèles, Vincent Peillon se plonge dans les délices de la philosophie, jusqu’à l’agrégation et au doctorat. « Durant toute ma jeunesse, la philosophie a été mon
continent intérieur, meublant toute ma vie. »
Peillon traîne sa plume au milieu des éléphants
Vincent Peillon, alors, est encore loin
des rivages de la politique. Il va les aborder presque par hasard, au tout début des années 1990. C’est d’abord Pierre Moscovici qui repère ce professeur à l’école normale de la Nièvre, au
moment où Lionel Jospin occupe le ministère de l’éducation nationale. Des contacts se nouent.
Ensuite, il se voit approché par Henri Weber, un des lieutenants de Laurent Fabius, qui cherche une plume pour son patron. Un agrégé de philosophie, évidemment, cela fait sérieux. « C’était
l’occasion d’arrondir mes fins de mois tout en découvrant un monde nouveau. » Désireux de ne pas le voir filer à la concurrence, Pierre Moscovici le récupère alors pour le remettre dans la
galaxie de Lionel Jospin. Ce sera aux côtés d’Henri Emmanuelli, alors président de l’Assemblée nationale.
Le voilà à l’Hôtel de Lassay « avec pour la première fois de ma vie un beau bureau et une secrétaire ». Il écrit les discours et « travaille autour de l’idée républicaine pour un livre que
prépare Henri Emmanuelli mais qui ne verra jamais le jour ».
Jospin, Fabius, Emmanuelli. En quelques mois, Vincent Peillon côtoie trois des éléphants qui vont marquer la vie interne du PS au fil des décennies. Il prend alors sa carte « par correction
» au moment même où le parti sait qu’il va toucher le fond. « C’est le prêt Bérégovoy, l’affaire Urba, le sang contaminé… » Inéluctable, la défaite aux législatives de 1993 vire à la
déroute.
Victime collatérale, Vincent Peillon est renvoyé bon gré mal gré à son métier de professeur de philosophie. « Cela me passionnait, mais j’avoue que j’avais pris goût à la politique. » Il
saute donc sur la proposition de coordonner les travaux du groupe des experts du PS, piloté par Dominique Strauss-Kahn. La double vie continue. « Je donne mes cours et je fonce ensuite avec
ma vieille voiture rue de Solférino où personne ne sait vraiment ce que je fais. »
L'avenir dure longtemps
L’idée de sortir de l’ombre et de passer
à l’action le démange, d’autant que le congrès du PS approche. Il commence par rédiger un texte qui a vocation à rassembler tous ceux qui veulent rénover le parti. « Mais ils se défilent,
alors je décide de continuer tout seul ou presque. » La contribution s’appelle « L’avenir dure longtemps », titre emprunté à un philosophe, évidemment, en l’occurrence Louis Althusser.
Alors que tout le PS fait bloc derrière Henri Emmanuelli, la motion des jeunes rebelles recueille néanmoins 8 % des voix. Dans un PS qui vit au rythme des rapports de force établis dans les
congrès, Vincent Peillon a gagné ses galons. « À 34 ans, j’entre au bureau national, j’arrive au milieu des barons du parti alors que je n’ai ma carte que depuis trois ans. »
Voilà l’homme d’idées devenu homme de parti. Un prolongement naturel, assure-t-il : « Les philosophes marquants sont ceux qui ne se sont pas contentés de l’érudition, qui ont choisi de se
mêler aux autres, d’inscrire leur conscience dans la cité. »
Entre les deux mondes, toutefois, le choc s’avère brutal. « En philosophie, on raisonne de façon positive, on s’efforce de toujours trouver du sens à ce que dit l’autre. La politique, c’est
exactement l’inverse. Chacun caricature la pensée de l’autre. Tout le monde ne voit que le pire, soupçonne derrière chaque geste des intentions mauvaises, des ambitions personnelles.
»
L'Europe : un non qui voulait dire oui
Vincent Peillon, pourtant, va creuser
méthodiquement son sillon. Dans le sillage de Lionel Jospin, il sera la plume du candidat pour la campagne de 1995. Il revendique d’ailleurs d’être l’auteur de la formule « droit
d’inventaire » utilisée pour se démarquer des périodes d’ombres de François Mitterrand. « Je l’avais mis plusieurs fois dans des ébauches de discours. Il ne l’avait jamais reprise. Et puis
tout à coup il se lance, justement le jour où j’avais amené mes enfants au meeting. ça fait quelque chose. »
Après la défaite honorable du candidat socialiste, il se cherche un fief électoral. Ce sera la Somme, où il est élu député en 1997. « Merci Chirac et la dissolution ! » Lionel Jospin entre
alors à Matignon ; lui prend ses quartiers rue de Solférino et devient en 2000 porte-parole du PS. Mais l’aventure de la « gauche plurielle » finit un certain 21 avril 2002, dès le premier
tour. Dans la foulée, il perd l’élection législative.
Vincent Peillon, qui n’a alors plus aucun mandat, fait un bref retour dans le monde des idées, au CNRS, où il poursuit ses recherches sur Ferdinand Buisson, en vue d’un livre à paraître
prochainement. Mais la politique ne le quitte plus et il profite des élections européennes de 2004 pour se reconvertir en député européen. Une opportunité plus qu’une vocation. « Il m’a
fallu un peu de temps pour appréhender l’importance de ce mandat, comprendre combien la question européenne est devenue centrale. »
Ces années seront aussi marquées par les déchirements du PS sur la construction européenne. Opposé au traité constitutionnel, Vincent Peillon estime avec le recul « que notre non qui
portait l’exigence de plus d’Europe n’a pas été compris». Sans doute, admet-il, « parce qu’il s’est mélangé avec des voix anti-européennes, y compris au sein du PS ».
L'envie de responsabilités

Présent à Strasbourg, Vincent Peillon fait aussi fructifier son Nouveau parti socialiste (NPS), le courant qu’il a créé avec Arnaud Montebourg. Au congrès du Mans, en 2005, pourtant, leur
tandem vole en éclats. La rupture reste douloureuse. « Maintenant on se serre la main, mais guère plus », regrette-t-il.
Vient ensuite le temps de l’alliance avec Henri Emmanuelli et Benoît Hamon. Le trio explose avant la présidentielle, lorsque Vincent Peillon prend parti pour Ségolène Royal dans la course à
l’investiture présidentielle.
Jusqu’alors plutôt classé à la gauche du PS, le choix de Vincent Peillon en faveur de la candidate de « l’ordre juste » surprend. Lui assure être resté cohérent. « Depuis que je suis au PS
je plaide pour la social-démocratie et la rénovation. Ségolène était et reste toujours la plus à même de l’incarner », insiste-t-il.
Porte-parole de la candidate durant la campagne présidentielle, il ne rechigne pas à se faire son « porte-flingue », fustigeant les « malfaisants », dénonçant le « vol » lors du scrutin où
Martine Aubry devance d’un demi-cheveu Ségolène Royal… « C’était le congrès. Cette page est tournée », minimise-t-il aujourd’hui.
Toujours partisan de l’ancienne candidate, même s’il se dit « parfois surpris par sa façon de fonctionner », Vincent Peillon a repris sa liberté. Chef de file de L’espoir à gauche, le
courant qui fédère les « royalistes », il estime que sa génération « doit maintenant prendre ses responsabilités ». Après avoir si longtemps arpenté le salon des idées comme les cuisines de
la politique, il aspire ouvertement à jouer les premiers rôles.
Mathieu CASTAGNET
* * *
CONTREPOINT
Jean-Louis BOURLANGES : "Vincent Peillon, Un esprit libre"
(ancien député européen et ancien vice-président de l’UDF)
« J'ai de la sympathie pour Vincent Peillon car, avec quinze ans de moins que moi et une efficacité bien supérieure, il vit en permanence la compatibilité difficile de la liberté de
l’esprit et de l’engagement partisan. Je parle d’esprit libre et non d’intellectuel. Pour l’intellectuel, “de gauche, forcément de gauche”, les idées sont des armes et les livres des dépôts
de munitions. Il en va tout autrement de l’esprit libre : à ses yeux la lecture est un havre, une parenthèse de civilisation dans un monde de brutes. Comme moi, Vincent Peillon préfère le
train à l’avion, pour une raison simple : on y est tranquille suffisamment longtemps pour lire, songer et causer en toute quiétude. Le train Paris-Strasbourg, c’est pour lui deux heures
vingt de Bergson et de Léon Bourgeois interjetés entre le sérail pour étrangleurs de la rue de Solferino et l’agitation brownienne du Parlement de Strasbourg.
Les intellectuels sont nombreux en politique et souvent produisent le pire car ils ont le double défaut de se prendre pour Dieu le
Père, ce qui, quand on ne l’est pas, porte à l’abus de pouvoir, et de vouloir plier à toute force le monde réel dans les moules préfabriqués de l’idéologie. Le risque de telles dérives est
épargné à l’esprit libre mais il ressent à l’inverse toujours et partout le sentiment aigu de l’imperfection des choses et de l’inaccomplissement du désir. Corneille du socialisme, Vincent
Peillon aime son parti tel qu’il devrait être et non tel qu’il est.
L’intellectuel chérit la simplification rassurante du monde que procure l’engagement. Ce confort, et le cortège d’horreurs consenties
dont il est le prix, sont refusés par l’esprit libre. Celui-ci vit douloureusement l’amputation permanente qu’impose à ses rêves et à ses affections une réalité tristement réductrice et
abusivement polémique. Hussard transcourants d’un parti dont il chérit les multiples visages sans jamais pouvoir s’arrêter à l’un d’entre eux, Vincent Peillon aime trop les socialistes
pour s’identifier durablement à une partie seulement de ce grand tout qu’il a voulu embrasser.
Or, voir de l’autre côté, c’est déjà ne plus être tout à fait du sien. Peillon a suivi Jospin et Fabius, apprécié Arnaud et réprouvé
Montebourg, initié Benoît Hamon et emboîté le pas à Ségolène Royal. Il a voté non à la Constitution européenne tout en pensant dire oui à l’Europe. Face à la guerre des détaillants, il a la
sagesse olympienne du grossiste. Sa chance, ce serait d’être un jour l’homme de tous les socialistes. Son risque, de n’être celui d’aucun d’entre eux. Bonne chance Vincent !
»